Rue de Minuit
Lieu : Atelier
Au fond de la Rue de Minuit, invisible venelle pour ceux qui ne la cherchent pas, Mara, Artisane de renom, trouve un paquet sur le pas de sa porte. Elle venait ouvrir son échoppe pour les visiteurs du jour et ne s’attendait pas à recevoir un colis aujourd’hui.
Elle le dépose sur sa table de travail, après avoir déverrouillé la porte et passé son seuil. La boutique, heureuse de retrouver sa maîtresse, grince de toute sa charpente. Mara lui répond par un sourire.
Puis elle ouvre le paquet, défait la ficelle bleue qui l’enserre, déchire le papier beige, et découvre un coffret en bois, ancien et précieux, accompagné d’une lettre. Ses yeux filent à la fin de la missive et accroche le nom de l’expéditrice. Ophildée lui répond, enfin ! La peintresse, connue pour ses tableaux représentant des nébuleuses, a accepté de lui venir en aide.
Très chère Mara,
Quelle surprenante demande m’adresses-tu là, et quelle bonne idée ! Je suis extrêmement ravie que la Régente s’intéresse enfin au sort d’Hérold. Il est parti depuis si longtemps que j’ai craint, à une époque, qu’on l’ait oublié. Ce projet de monographie tombe à pic. Surtout si elle est rédigée de ta main !
Afin de répondre à tes questions, voici quelques éléments que j’ai en ma possession.
J’ai connu Hérold à l’époque où la Confrérie des Peintres œuvraient pour eux-mêmes. Quelle étrange époque c’était ! Imagine tous ces grands artistes s’autocongratulant devant leurs tableaux, leurs sculptures ou leurs pièces de théâtre à la gloire de la Cité de Minuit, mais sans aucun autre spectateur qu’eux-mêmes. Une vision qui m’attristait, vois-tu. Je n’en étais pas encore membre mais je brûlais d’y ajouter ma pierre, malgré la fragilité de cet édifice — leur ego.
Tu as eu vent de l’histoire, je suppose. Je me suis présentée en proposant une série de tableaux que ces messieurs ont tout de suite pris en grippe, mes peintures offrant bien trop de couleurs à leur goût. Je peignais les nébuleuses qui flottaient au-dessus de la Cité de Minuit mais cela ne suffisait pas, selon eux, à rendre hommage à notre si belle ville. Il a fallu faire venir le Régent Anavol, rien que ça, afin de trancher. Hérold m’a soutenue en ce sens, accompagné de quelques autres. Depuis lors, nous nous échangions des couleurs : moi les nuances des nébuleuses, lui les bleus qu’il traquait un peu partout.
Cette obsession des bleus lui est apparu de nulle part, je le crains. Il s’est mis en tête, un jour, de les rassembler tous, de les répertorier, et ensuite de créer le tableau le plus représentatif de la Cité de Minuit. Je sais que nous autres Nocturnes ayons tendance à bercer nos obsessions, mais Hérold, lui, leur tenait la dragée haute. C’est ce qui nous perd, souvent. Et c’est probablement ce qui l’a perdu.
Je sais que sur la fin, il courait trois ou quatre lièvres à la fois. Du Hérold tout craché ! Il m’a parlé de plusieurs bleus qu’il était sûr de pouvoir récupérer, mais je n’ai jamais su si ce fut le cas, car je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles après cette dernière lettre. Je la joins aux autres, toutes celles qu’il m’a écrite durant ces longues années. J’espère que tu y trouveras de quoi t’inspirer !
Tiens-moi au courant de tes avancées, s’il te plaît. Peut-être trouveras-tu un indice, quelque chose qui nous indiquera où il est parti. Peut-être réussiras-tu à le retrouver et à le ramener à la maison, qui sait. Et si ce n’est pas le cas, j’espère que l’intérêt que les Nocturnes porteront à la biographie que tu dois rédiger obligera la Régente à lancer une enquête en bonne et due forme. Nous avons perdu trop de Nocturnes pendant l’Oubli. Il est temps de les ramener à la maison.
Je te souhaite une très bonne continuation,
bien à toi,
Ophildée.
Une fois le courrier consulté, Mara ouvre le coffre, qui déborde de lettres. Des années et des années de correspondance entre deux artistes, voilà qui nourrira ses recherches ! L’Artisane a l’habitude de fureter dans les écrits de ceux dont elle relate la vie, de chercher dans leur écriture, leurs souvenirs, leurs secrets, et ces lettres tombent à point nommé. Elle s’empare de plusieurs d’entre elles pour admirer l’écriture élégante sur les enveloppes, celle d’Hérold Syrius.
On l’appelle le Cyanographe. Peintre de renom, il a rapporté de ses explorations de nombreux bleus, souvent très rares et singuliers, que des artistes ont utilisé dans leurs oeuvres, et que l’on peut contempler au musée de la Confrérie des Peintres. Ces derniers, d’ailleurs, ont été ravis d’apprendre que Mara allait se charger d’écrire la biographe d’Hérold, peut-être l’un des plus illustres de leurs membres.
La dernière lettre mentionnée par Ophildée se trouve sur le dessus, mise en évidence par un ruban bleu. L’Artisane l’ouvre, le coeur plus agité, la curiosité à son paroxysme.