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Catalogue des couleurs

Lieu : Confrérie des Peintres

Il y en a des centaines. Des teintes parfois très différentes, parfois si proches qu’il est presque impossible de les distinguer les unes des autres. D’une main tremblante, et pourtant habituée à manipuler des trésors, Mara en prend une au hasard et l’admire à la lueur des lampes, qui se reflète en un éclat presque aveuglant. La pierre marbrée se pare d’une infinité de nuances différentes, des variations d’azur, de bleu électrique et d’argent. « Bleu Argent », indique l’étiquette. Le numéro inscrit dessus incite Mara à regarder dans le registre, dans lequel elle découvre les mots d’Hérold.

Bleu Argent

Spécimen n° 156 – Bleu Argent. Date de découverte : 42 de l’ère d’Anavol. Lieu : temple du Chemin d’Hiver

Ce temple abandonné se tient au milieu d’un jardin de roses et de prunelliers, lui-même fermé par une grille en onéirium. C’est dans le métal que j’ai trouvé ce bleu : la couleur du chagrin, je crois. Celui des pleurs, du regret, du manque, mais le manque de quelque chose qui n’a jamais vraiment vécu. Quelqu’un (le démiurge lui-même ?) a enfermé ses fantômes dans ce temple, il l’a ensuite fermé et s’est débarrassé de la clef sans aucune volonté d’y retourner. Et cette amertume s’est oxydée sur le métal.

Dans le compartiment à droite se trouve une pierre semblable, mais veinée d’or au lieu d’argent.

Spécimen n° 57 – Bleu Or. Date de découverte : 50 de l’ère de Lirina. Lieu : creuset des étoiles, 3 Rue du Démiurge

Je crois que je suis entré dans un endroit qui m’était interdit. Car il a disparu sitôt que j’en suis sorti. C’était comme un temple, mais aux murs ouverts sur le vide, sur le ciel étoilé. J’y distinguais des étoiles par milliards, des nébuleuses aussi — oh, mon amie Ophildée aurait sans doute aimé le voir. Au centre, les cercles de nombreuses sphères armillaires bougeaient doucement, tout près d’une autre qui s’avérait gigantesque. Au centre, une planète. Je crois. J’ai tout juste eu le temps de prélever un échantillon de son bleu si particulier, quelques grains à peine, au moment où j’ai entendu des bruits de pas derrière moi. Conscient de ne pas avoir le droit de me trouver ici, je suis vite parti.

Quel était cet endroit ? Et pourquoi a-t-il disparu ? Ai-je malgré moi forcé l’un des secrets de la Cité de Minuit ? Et, plus important encore, serais-je puni pour cela ?

Bleu Or

Fascinée, Mara poursuit son exploration à travers les mots d’Hérold, avec l’étrange impression de parcourir le journal intime d’un explorateur obsédé par la quête dans laquelle il s’est lancé. À la page du spécimen n°896, il est écrit, sous le nom de Bleu Glace :

Bleu Glace

Il y a cette maison, tout au bout du Boulevard des Masques, juste avant l’Allée des Chamans. Une comme tant d’autres, avec son toit aux ardoises sombres et ses murs de pierre, ses fenêtres de verre bleu, sa tranquille stabilité. Sachant ce que je cherchais, un Nocturne est venu me voir et m’a proposé d’entrer afin de me montrer quelque chose — une couleur qui m’intéresserait, a-t-il affirmé. Il ne m’a pas dit son nom, ni même s’il était le propriétaire de la demeure. Et en effet, celle-ci renfermait un trésor, une merveille, ce bleu incroyable et si froid, glacé, qui me faisait penser aux yeux du démiurge. J’ignore pourquoi son image m’est venu, sur le moment. Le démiurge est parti sans se retourner, et peut-être que je vis moi aussi son absence comme une blessure.

Le Bleu Lune (n° 12) fait partie des premières nuances documentées, avec à peine quelques lignes pour l’accompagner (« Je ne saurais jamais comment te remercier assez, toi qui as bien voulu offrir tes larmes et ton sourire à un illuminé comme moi« ) qui font sourire Mara. Le Bleu Sidéral (n° 876) lui évoque les confins du ciel, presque des souvenirs, comme si elle connaissait les grands espaces situés au-dessus de la Cité de Minuit. « Je me trouve au seuil, à la porte, dans cet ailleurs inaccessible et si désirable, dans ces contrées que la raison m’empêche de rallier, et que ma folie appelle de ses voeux. » Le lieu indiqué se situe « là-haut, au coeur de la nuit ».

Le spécimen n° 65, intitulé Bleu Neige, évoque un autre monde :

Il se raconte, entre les pages millénaires des vieux grimoires contenus dans la Grande Bibliothèque, qu’une contrée existe par-delà l’Atlas, l’océan de rêve qui entoure la Cité de Minuit.

Une autre terre. Un autre territoire.

Un autre rêve, peut-être, cette fois tout de blanc vêtu, veillé par une lune gigantesque et un ciel couvert de nuages si clairs qu’ils éblouissent parfois. Il y aurait une ville, là-bas aussi. Une Cité perdue, où habiteraient un autre peuple. Quels secrets se cachent là-bas ? Qui sont-ils ? Et pourquoi sont-ils partis ?

Bleu Lune
Bleu Sidéral
Bleu Neige

Le temps passe, constate soudain Mara, alors que la Lune se glisse dans l’interstice de la coupole qui laisse passer l’extrémité de la lunette astronomique. Sans plus attendre — et pour éviter au concierge de s’inquiéter —, elle tourne les pages du registre et file directement vers les derniers échantillons répertoriés.

Bleu de rêve en devenir

Spécimen n° 624 – Bleu de rêve en devenir – Date de découverte : 54 de l’ère d’Oyra. Lieu : Tour des Espérés, Grande Place

Il existe un instant, à peine une seconde, durant lequel le rêve brut hésite à se changer en cauchemar. C’est un instant de tous les possibles ; une bascule ; une adoption définitive, durant laquelle le songe abandonne ce qu’il ne choisit pas.

Il renonce. Il perd ses caractéristiques de rêve ou les endosse pour toujours. Il devient autre.

Le risque, à traquer cette nuance, c’est qu’il faut approcher de près cet instant, cette éternité, et frôler notre perte. Si ce rêve décide de devenir cauchemar, il deviendra le nôtre, puisque nous y faisons face. Et ces affrontements finissent presque toujours par des drames.

Spécimen n°625 – Fragment de galaxie – Date de découverte : 60 de l’ère d’Oyra – Lieu : non indiqué

Il est des voyages qui nous changent à jamais. Des routes qui nous transforment. Dans cette quête qui m’a conduit en des lieux dont je ne soupçonnais pas l’existence, j’ai compris que, parfois, la destination importait moins que la route, en particulier lorsqu’elle implique d’être accompagné.

Je suis revenu de ce voyage au coeur d’une galaxie, et je n’étais pas seul. Je le souhaitais, à l’origine — j’ai trouvé chacune de mes couleurs par mes propres efforts et il n’était pas question qu’il en soit différent mais j’ai bien compris, ce jour-là, que certains instants nécessitent d’être deux.

Ophildée m’a accompagné au cours de cette exploration dans les cieux. Elle est la seule à distinguer les nuances des nébuleuses : voilà la raison pour laquelle je lui ai demandé, à mon corps défendant, de venir avec moi. Il s’agissait au départ de me guider à travers ces couleurs que je ne voyais pas et de m’indiquer le chemin.

Mais très vite, j’ai réalisé que personne ne voit le monde de la même façon, et qu’il faut plusieurs regards afin de le dépeindre. Ophildée m’a montré, alors que je ne voyais pas, ce que c’était que de voir de ses propres yeux, elle m’a décrit les danses des nébuleuses, le lent ballet des étoiles et des autres mondes si lointains, les fantômes des trous noirs.

J’ai vu à travers ses yeux. J’ai compris. Et ce fragment de galaxie que je rapporte aujourd’hui, cette couleur que personne ici bas ne sera en mesure de contempler, demeure le témoin privilégié de cette excursion.

Fragment de galaxie
Eau de l'Atlas

Spécimen n°626 – Eau de l’Atlas – Date de découverte : 61 de l’ère d’Oyra – Lieu : non indiqué

Description manquante. M. Syrius a seulement indiqué la référence n°1547, qui correspond à son célèbre tableau représentant la Cité de Minuit.

Eau de l’Atlas. Mara bute sur ces mots. Et si le code dans la lettre adressée à Ophildée indiquait à celle-ci l’endroit où il a dissimulé ses véritables motivations ? Ophildée en a-t-elle pris connaissance ?

Sans plus attendre, l’Artisane range registre et tiroirs, puis elle quitte la salle des collections pour rejoindre le grand vestibule, où se trouve le tableau d’Hérold.