Rue de Minuit

Un jour, alors que Kāla brillait fort dans le ciel de nuit, amusée par un spectacle de chants et de feux donné sur la Grande Place, une Nocturne arpentait les rues désertes et se dirigeait d’un pas déterminé vers la Porte de Minuit ; puis, parvenue au milieu de la Rue des Corneilles, elle bifurqua à droite et entra dans la Rue de Minuit.

C’était une venelle peu fréquentée, plus ou moins oubliée, qui n’apparaissait que rarement sur les plans de la Cité. On y trouvait autrefois des échoppes d’artisanat désormais laissées à l’abandon, que personne n’a jamais voulu reprendre. La rue toute entière était détruite.

La Nocturne, aux longs cheveux noirs et aux yeux bleus comme la tempête, poursuivit son chemin en tenant l’ourlet de sa robe Empire sombre d’une main, et de l’autre la poignée d’une valise qui semblait avoir vécu maints voyages. Il était rare qu’on la voie dehors, surtout à cette heure ; la Nocturne préférait la quiétude de son cabinet de travail à l’agitation des rues.

Elle s’arrêta une fois arrivée devant un commerce, qu’elle jugea sévèrement après avoir déposé son bagage sur la chaussée parcourue de crevasses.

La boutique était détruite : l’Antéminuit avait fragilisé ses fondations, et la Vague avait achevé de la faire s’écrouler. Il ne restait rien de sa façade aux formes Art Deco, de ses vitraux de mille nuances de bleu, de son enseigne en oneirium ouvragé. Il n’en restait rien, sinon du sable noir.

Alors que la Nocturne réfléchissait aux travaux à mener, une vieille dame s’approcha d’elle, arborant un visage sévère et une chevelure rayée de mèches grises, vêtue d’un tablier de travail. Elle interpela la visiteuse de sa voix rouillée :

— Eh bien, Rozenn, ce n’est pas souvent qu’on te voit ici, toi.

La Nocturne, que l’on sait à présent nommée Rozenn, se tourna vers la nouvelle venue et lui sourit.

— Je sais, Saeve, répondit-elle. Toi non plus, on ne te voit pas souvent dehors.

— Je m’apprêtais à me rendre sur la Grande Place pour assister au spectacle avec les Compagnons du Thésée. Que fais-tu ici ? Cherches-tu un nouveau logis ?

— Un logis… et une boutique.

Elles se tournèrent toutes les deux vers la façade effondrée, gardant le silence pendant quelques secondes papillons.

— Ça s’appelait Nocturne & Funambule, avant, commenta Saeve. J’espère que ce nom ne lui a pas porté malheur… On y vendait des livres, je crois.

— Je vais y faire mon atelier. Bien entendu, il y a beaucoup de travaux à effectuer… mais je pense que ce sera beau.

Saeve considéra Rozenn en plissant les yeux, curieuse.

— Pour quoi faire ? demanda-t-elle.

— Pour parler de ce qui s’est passé.

— Comptes-tu réellement quitter ta bibliothèque et abandonner ta plume ?

La jeune Nocturne contempla la plus âgée en souriant de nouveau, puis elle dit :

— Non pas. Mais l’on peut raconter des histoires avec autre chose que des mots.

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