Oyra

Il se raconte qu’un tunnel prenait autrefois naissance dans la Rue des Horloges.

On y entrait par une grille en oneirium forgé, étrange portail sombre comme oublié là, devant lequel chacun et chacune passait sans même le remarquer. Une porte, dit-on, jamais verrouillée ; il suffisait de l’ouvrir et de se glisser dans les ombres du corridor sans que personne ne n’en ait vent. Au bout du long couloir envahi de ténèbres se tenait une unique pièce que l’on nommait Chambre aux Aiguilles. L’atelier d’Oyra.

Faiseuse de montres, créatrice d’automates, Oyra vivait dans le secret des entrailles de la Cité de Minuit, entourée du tic tac de centaines d’horloges et du crépitement d’un feu de forge ; elle officiait sous terre sans jamais voir les étoiles, qu’elle prétendait si lumineuses qu’elles auraient pu lui ôter la vue. Oyra et ses yeux si sombres, ses cheveux si noirs, et la voix douce comme un murmure du vent…

Si son nom apparaît souvent dans les antiques ouvrages de la Grande Bibliothèque, bien peu de Nocturnes savent qu’elle ne fabriquait pas les horloges qui faisaient sa renommée ; en réalité, elle les réparait. Une aiguille tordue, un ressort déformé, un mouvement en panne, des cadrans au verre fêlé et des rouages manquants, la musique d’une montre malade, tel était le cauchemar d’Oyra, son onirodynie la plus terrifiante, comme un brouillard d’obscurité planant entre les murs de son atelier.

Il se raconte qu’au bout de ce tunnel sous la Cité, dans la Chambre aux Aiguilles, elle s’attachait à combler les fissures de la cage qui abritait les heures serpentaires affamées de chaos ; elle remontait les mécanismes, les soudait, les époussetait, les raccommodait et les rénovait, réparait la Cité de Minuit et son cœur si fragile, les cœurs-horloges de tous les Nocturnes, délicates machines d’argent, de cristal et d’oneirium battant au même rythme un rien saccadé ; elle les écoutait, guettait la faille, le bris, la dissonance, la panne qui plongerait la Cité de Minuit dans une nuit plus sombre encore, le dysfonctionnement qu’elle s’efforçait de distinguer dans le chœur des aiguilles et des lames des boîtes à musique qui l’entouraient, une forêt de murmures et de pensées feutrées à saisir au vol…

Oyra tentait de comprendre le Temps.

Des secondes papillons à attraper et enfermer dans des bouteilles.

Des minutes sablières qui s’écoulent sans fin dans leur prison de verre.

Des heures brumaires dont on ne peut s’emparer, vapeur entre nos doigts tremblants.

Des heures serpentaires, monstrueuses et violentes, de celles qui étouffent l’espoir et la lumière, qui nous perdent dans leurs méandres de rêves sans écho, sans fin, sans dormeur.

Elle tentait de comprendre le Temps, la dame aux aiguilles, mais elle n’y parvenait pas. Oyra ne manquait pas d’intelligence, non, elle demeurait l’un des esprits les plus érudits et les plus remarquables de la Cité de Minuit… En vérité, le Temps lui échappait, véritablement. Il refusait de se laisser capturer et disséquer, et s’avérait impossible à étudier, impossible à déchiffrer, comme si cette quête devait rester vaine, par la volonté de quelqu’un d’autre, son créateur, ou bien peut-être le Démiurge lui-même. Pour quelle raison ? Parce qu’il ne voulait pas que l’on perce le mystère du Temps ? Et dans quel but ?

Oyra passa de longues années sous terre, ignorant que l’ère d’Anavol prenait fin et que la nouvelle Régente, Lirina, le remplaçait, alors que les tempêtes d’heures serpentaires menaçaient la Cité de Minuit, alors que des périls plus terribles encore s’annonçaient dans les oracles des Nocturnes…

Jusqu’à ce que la dame aux aiguilles disparaisse sans laisser de traces. Un jour elle était là, et le lendemain elle n’y était plus.

Les horloges orphelines se laissèrent mourir une à une, éteintes en même temps que la forge ; le silence s’empara de l’atelier, la poussière le recouvrit ; puis la Chambre s’effaça à son tour, et ensuite le tunnel.

Il se raconte à présent qu’un portail d’oneirium ouvragé figure bien dans la Rue des Horloges, mais que ce dernier se tient fermé, serré, accolé à la façade anthracite d’une maison, qu’il ne permet plus d’ouvrir la voie à qui que ce soit, à moins que l’on puisse traverser le mur. Une curiosité comme tant d’autres dans la Cité de Minuit, si bien que les Nocturnes ne la remarquent même plus.

(illustration : Xavier Collette)