La Nuit
Les Contes de la Cité de Minuit
Il était une fois la Nuit, et sa plus grande amie, le Jour.
Il était une fois, ou plutôt des milliers de fois, une rencontre, chaque matin et chaque soir, alors que le monde basculait telle une pièce de monnaie qui tournoie, tournoie, avant de se décider pour un côté ou un autre au moment de heurter le sol.
Il était une fois, et tant encore, une ville qui ne portait pas de nom. Perdue au milieu d’un vaste océan noir, un océan de rêve brut à l’origine de toute chose, cette cité de pierres aux mille nuances de gris, du plus sombre au plus clair, possédait deux faces, comme une pièce, oui, un sou flambant neuf valant l’univers entier.
Le recto vivait en plein jour, illuminé par un astre si brillant qu’il donnait au ciel un bleu d’une douceur ineffable ; le verso se recouvrait de ténèbres, un velours obscur piqueté d’étoiles qui inspirait les poètes et les amoureux. Entre les deux, une ville, donc, que deux peuples habitaient, Diurnes et Nocturnes, voisins si différents et pourtant si semblables, les uns d’un côté et les autres en miroir, se retrouvant souvent pour partager des jeux, des fêtes, des livres.
Le Jour et la Nuit veillaient chacune sur leur royaume depuis une éternité ou deux, et se rejoignaient au moment où la lumière basculait. Une fois le matin, une fois le soir. En ces instants, elles échangeaient des rires et des confidences, des mots que l’on entendait parfois si on savait dresser l’oreille, et rien, rien ne prédisait que ces retrouvailles prendraient fin un jour.
Et pourtant, cela arriva.
Et pourtant, le Jour s’éteignit.
Il disparut sans crier gare, privant les Diurnes de la lumière, le jour de son Soleil. Et l’obscurité s’installa pour toujours.
La Nuit fut la première à se rendre compte de l’absence de son amie. Pourquoi celle-ci ne fut-elle pas présente à leur rendez-vous du soir ? Alors que le ciel restait plongé dans le noir, la Nuit guetta, mais jamais le Jour ne revint.
Elle entendit les cris de surprise des Diurnes, dans un premier temps. Puis leurs appels désespérés, et enfin les pleurs, qui montaient vers elle comme des gouttes de pluie à l’envers, coupants et terrifiants. Qu’allait-il advenir les Diurnes sans leur bien-aimée lumière ? La ville frémissait déjà : sa surface nitescente se couvrit peu à peu de fêlures, comme si la caresse de Soleil lui donnait vie et que cette vie venait de lui être ôtée. Et quand les Nocturnes offrirent refuge à leurs voisins au sein de leurs maisons de l’autre côté du monde, ceux-ci ne survivaient pas bien longtemps dans la pénombre.
Le Jour ne revint pas, donc, ce qui poussa la Nuit à quitter les sphères lointaines de sa demeure pour enquêter sur la terre à la recherche de son amie perdue. Et pour cela, elle devait consulter les trois Sœurs.
Elle rendit visite dans un premier temps à l’Espace, qu’elle trouva affairée dans son temple de pierres.
« Où est le Jour ? », demanda-t-elle, pleine d’espoir.
La prêtresse leva à peine les yeux de son ouvrage – des yeux noirs rivés sur les mots qu’elle traçait à la plume, langage interdit pour faire tenir les murs de la ville et les astres dans le ciel – et lui répondit qu’elle l’ignorait.
« Son absence rend mon travail plus difficile, énonça-t-elle. La magie qui circule dans la cité s’en retrouve altérée, si bien que des immeubles entiers menacent de s’écrouler. » Si la Nuit devait poursuivre sa quête, qu’elle agisse vite.
Déçue, celle-ci quitta le temple et partit ensuite en chasse du Temps. Il lui fallut longtemps avant de découvrir où la deuxième Sœur se cachait – la Nuit visita tous les temples, toutes les églises, en vain, jusqu’à la débusquer dans le Jardin Entre Les Mondes, situé à la jonction entre les deux surfaces de la ville. C’était un vaste massif verdoyant qui s’étendait sur toute la superficie de la cité, envahie de rosiers, de lierre et de myosotis, de magnolias et de fougères, de ronces et de prunelliers, avec une fontaine en son cœur et des secrets enfouis partout, sous les arbres et dans la terre, dans les fissures sur les parois de pierre qui la ceignaient.
La Nuit n’était jamais entrée ici ; avide de grands espaces et de l’immensité du ciel, elle craignait toujours les lieux clos, et celui-ci ne faisait pas exception. Mais l’odeur des fleurs l’apaisa, tout comme le contact de l’herbe fraîche sous ses pieds nus, alors elle s’aventura dans le jardin et suivit la voix flûtée du Temps qui fredonnait près des roses trémières.
Elle ressemblait trait pour trait à l’Espace. Quoi de plus normal, après tout, puisqu’elles étaient sœurs ? La Nuit s’approcha et lui demanda :
« Ô Temps, où est le Jour ? »
Le Temps, assise sur une balançoire aux cordes tressées de lianes, cessa un instant de se balancer du bout du pied sur le sol, et observa la nouvelle venue avec, au fond des yeux, une lueur de vague intérêt accompagnée de beaucoup d’ennui. Elle répondit :
« Le Jour a disparu dans les marées du temps. Je ne suis guère capable de l’y retrouver.
— Mais pourquoi ?
— Qu’en sais-je ? Pose ta question au démiurge. Je ne suis que le Temps. »
Elle reprit sa lente bascule sur sa balancelle comme si la Nuit était devenue transparente, et celle-ci, désormais agacée, s’en retourna sans un regard en arrière. Mentionner le démiurge, créateur de toutes choses en ce monde, ne fit qu’aggraver son inquiétude : il était peut-être le seul à pouvoir l’aider… mais il avait quitté la cité depuis longtemps. En appeler à lui reviendrait à parler au vide entre les étoiles.
Préoccupée, fébrile, la Nuit poursuivit sa quête et trouva le Rêve dans son étude, la surprit en pleine contemplation songeuse. Plume, encre et parchemin étaient échoués sur son bureau devant elle. Son visage, identique à celui de ses sœurs, se parait d’une douceur vue nulle part ailleurs.
« Rêve, où est le Jour ? »
La voix de la Nuit sortit le Rêve de ses pensées, et elle porta sur elle un regard soucieux. Puis elle énonce, avec bienveillance :
« J’ai cru que tu le saurais, étant son amie. L’ignores-tu réellement ?
— Elle a quitté le ciel sans me dire au revoir. »
La Nuit raconta l’histoire au Rêve, et le Rêve l’écouta avec attention. Quand elles en eurent terminé, elle déplora :
« Sa disparition m’alarme : la magie vacille depuis qu’elle n’est plus là. Avec mes sœurs, nous tentons de combler son absence mais nous ne suffirons pas. Ce sera à toi de porter le ciel sur tes épaules en attendant son retour. »
Le Rêve sourit, avec tendresse et regret. Déjà, la Nuit sentait les rouages de la réalité tourner différemment tandis que son être s’imprégnait du néant laissé par son amie.
Elle prit congé du Rêve et erra au hasard dans les rues de la cité, tourmentée, découvrant les dégâts, les fractures, l’effarement des habitants. Ses pas la conduisirent vers la grande porte du Nord qui donnait sur l’océan autour de la ville, ce monstre de rêve brut qui rugissait parfois au cours des nuits les plus noires. Des nuits qui deviendraient éternelles, songea-t-elle avec amertume.
Elle ne voulait pas de l’éternité. Elle voudrait seulement ressentir la chaleur du Jour.
Les pieds dans l’eau, l’ourlet de sa longue robe d’encre se gorgeant de sel et de rêve, la Nuit ne put réprimer les larmes qui menaçaient depuis le début de son enquête. Elles tombèrent dans l’onde grise et une voix s’éleva soudain, celle de l’océan, grave et ancienne.
« Nous t’aiderons à retrouver le Jour, Grande Dame des Ombres. Nous n’aurons de cesse de la chercher en parcourant ce monde, et nous te la ramènerons. »
La Nuit sentit son cœur se gonfler d’un espoir si vaste qu’il pourrait éclater. Elle rit ensuite, puis avança dans l’eau, laissa les vagues la submerger, et voilà qu’elle s’élança dans l’océan qui l’accueillit avec une joie sans bornes.
Ils cherchèrent durant des millénaires et n’apprirent jamais où le Jour s’était égarée. Le Temps changea, incapable de soutenir cette absence, et disparut à son tour ; puis il s’arrêta. Les ténèbres étendirent leur règne sur ce monde. La ville prit le nom de « Cité de Minuit ». Les Diurnes et le Jour furent oubliés.
Mais les étoiles brillaient encore à la surface de l’eau, le long voile de la Dame des Ombres, et les Nocturnes appelèrent l’océan « la Nuit », sans jamais avoir conscience de ce qu’ils avaient perdu.
La Collection La Nuit
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