Le tableau d'Hérold
Lieu : Confrérie des peintres
On considère ce tableau comme étant le plus représentatif de la Cité de Minuit. Peint à la fin de sa quête de couleurs, Hérold avait utilisé, déjà, une partie des bleus rapportés de ses expéditions, avec comme espoir d’ajouter les derniers à sa composition. Il n’en a manifestement pas eu le temps.
Mara observe la gigantesque toile dans son ensemble, perplexe. Si l’artiste a intégré un message dans l’image, il ne peut l’avoir fait de façon trop évidente, sans quoi tous les Nocturnes auraient découvert son secret. Non, il aura procédé autrement. Mais comment ?
Les secondes papillon s’écoulent. Le silence se fait. Mara n’entend plus le bruissement du papier manipulé par les peintres occupés à travailler, ni les pas du concierge, dont la présence se rapproche. Elle cherche. Elle écoute.
Elle comprend.
L’eau de l’Atlas. Hérold en a utilisé afin d’inscrire son message sur la toile. Et pour pouvoir le lire, il faut savoir manipuler le rêve.
Mara sourit, car elle en est capable. D’un effleurement du doigt sur la toile, elle révèle les mots rédigés par l’écriture élégante d’Hérold, qui s’illuminent comme par magie sous ses yeux.
Une confession. Un testament.
Il est dit que l’Atlas, l’océan de rêve qui entoure la Cité de Minuit, est l’endroit le plus dangereux de ce monde. Crois-moi, alors que j’en reviens, cette histoire que l’on raconte est un mensonge.
J’ai trouvé les couleurs de l’Atlas, les couleurs changeantes du rêve brut. De ce qui fait notre réalité. Sa matière. Voici, à dire vrai, la poussière d’étoiles dont nous serions tous issus. Voici la fin et le début, ce qui nous arrête et ce qui nous donne naissance.
Et alors que je reviens, tremblant, de ce périple sur des eaux en furie, je découvre que je me mens, moi aussi.
J’ai cru que cette couleur serait la plus précieuse et la plus importante de toute ma collection, parce que la plus dangereuse. Et j’ai tort. Car l’océan ne doit ses teintes que grâce au ciel. L’Atlas ne doit ses couleurs qu’à la Nuit.
Je dois continuer ma quête, désormais. Je suis allé trop loin pour en finir ici, pour abandonner ou, pire, pour considérer ma mission comme achevée.
Je dois chercher la Nuit. Je ne trouverai le repos que lorsque je l’aurai atteinte. Pardonne-moi de partir ainsi sans te dire au revoir. Ne me cherche pas, je t’en supplie. Ne prends pas ce risque, ne te perds pas, toi aussi, dans l’éternité d’une quête qui n’a plus de sens.
Le voilà, le secret d’Hérold. Il est allé chercher la Nuit. La trame du ciel, celle que personne n’atteint jamais. Ils sont nombreux, parmi les Nocturnes, à avoir tenter l’aventure, à partir à l’assaut de ce mystère, ces ténèbres insondables desquelles personne ne revient. Et avant cela, il a laissé un message à Ophildée.
Un message qui restera dans le noir. Mara se promet de le garder pour elle, si bien que lorsque le concierge la rejoint, accompagné de sa discrétion légendaire, les mots ont disparu, et il ne reste plus qu’un tableau, spectaculaire et si vivant.
— Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ? demande Phédéas d’une voix douce.
— Tout à fait. Je vais pouvoir commencer l’écriture de la biographie.
— N’hésitez pas, s’il vous manque un détail, ou si vous avez besoin de quoi que ce soit d’autre.
— Oui, eh bien…
Mara hésite, soudain. L’idée lui traverse l’esprit aussi vite qu’une étoile filante, et elle se demande si sa requête est bien raisonnable. Face à elle, Phédéas attend qu’elle poursuive avec un intérêt certain, ses yeux en point d’interrogation, si bien qu’elle ose enfin :
— Ces couleurs conservées dans la collection Syrius… Il s’agit d’échantillons, n’est-ce pas ? Existe-t-il un stock plus conséquent, à destination des peintres peut-être ?
— Nous possédons de nombreuses références de couleurs dans nos réserves dont, en effet, celles que M. Syrius a rapportées. Souhaitez-vous ?…
— Oui, je veux bien.
— Je m’en occupe de ce pas. Je vous livre ceci chez vous, dans votre échoppe ?
Mara acquiesce avec un sourire auquel Phédéas répond avant de tourner les talons.
Le soir, une fois de retour dans sa tanière, le concierge lui porte une boîte remplie de nombreuses couleurs soigneusement emballées et protégées, un véritable trésor. Il le lui confie pour rien, ou sinon la promesse de raviver le souvenir du peintre.
Mara promet. Puis, sitôt Phédéas reparti, elle s’installe à son établi, s’empare de ses outils, et redonne vie aux rêves d’Hérold.
Fin
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