Porte de Neuf Heures
— D’ici, l’Atlas est toujours calme, dit Adooreth de sa voix diaphane. Ici, rien ne peut arriver.
Elle parle à la mer, aux vagues apaisées, au ciel couvert de brume. Elle parle au silence. Ou au rêve. Après, tout, on parle souvent au rêve dans ce monde-ci, comme s’il était en mesure de répondre. Assise dans le sable au pied de la Porte de Neuf Heures, les mains enfoncées dans les grains noirs, elle fixe le vide avec, dans la tête, le vestige du fracas, des batailles passées et à venir.
Bien sûr, l’Atlas n’est jamais vraiment endormi ; l’océan noir ressemble plus à un félin sur le qui-vive qu’à un paisible chien assoupi, mais près de la Porte de Neuf Heures, il attend.
Il guette. Il garde le silence. Il se tient aux aguets. Le mensonge trompe nombre de Nocturnes, qui s’approchent parfois des côtes escarpées pour se rapprocher du rivage — malheur à ceux qui tomberaient dans l’eau !
Adooreth, elle, n’a pas peur de se rapprocher. Elle n’a plus peur du rêve depuis longtemps, elle qui le chasse sans répit. Elle sait que cette sérénité illusoire ne durera pas, mais elle y croit malgré tout, elle joue le jeu. Quand la tempête viendra, elle sera prête.
Et en attendant, elle se tient là, jouant avec le sable et avec le vent, comptant les secondes entre les vagues.
Jusqu’à ce qu’un bruit attire son attention. Un frôlement, à peine un murmure. Un fantôme.
Une Chimère.
Une jeune fille se rapproche, marchant sur le sable sans produire un son — celui qui a trahi sa présence à Adooreth était volontaire. Les Oneiroi portent tant de silence en eux qu’ils doivent toujours se faire entendre des Nocturnes, comme s’ils daignaient accepter d’apparaître dans la réalité.
Elle, la jeune fille, marche comme une brise sur les dunes, douce et décidée. Elle va pieds nus, les cheveux noirs peignés par les doigts du vent, les yeux habités par le brouillard. Adooreth plonge dans ses iris et sait qu’elle n’en ressortira jamais indemne.
— Tu es là très souvent, dit l’Oneiroi.
— J’aime regarder l’océan.
— Et l’océan aime te regarder.
L’océan, ou toi ? aimerait demander Adooreth. Elle garde sa question pour elle. Elle ne veut pas connaître la réponse.
La Chimère s’assied à côté d’elle dans le sable, sans demander d’autorisation (mais les Oneiroi ne demandent pas d’autorisation quand il s’agit de leur désert). Sans un mot, sans un geste, elles contemplent les mêmes vagues et les mêmes étoiles, comme si elles se connaissaient depuis mille ans. Puis, lorsque l’étoile Kāla se lève, lorsqu’Adooreth en fait de même pour retrouver sa maison si vide et si froide, la jeune fille lui dit :
— Reviens.
— Pourquoi ?
— Parce que je te donne mon nom, et que tu es obligée de revenir. Je m’appelle Shyin.
Et Adooreth sourit, emportant ce trésor avec elle, comme on emporte une poignée de sable.